En écrivant Thérèse Desqueyroux, François Mauriac s’inspire de faits réels, l’affaire Canaby. Reste que sa protagoniste est fictive. Thérèse n’a pas la vertu de la Princesse de Clèves, ni la naïveté d’Emma Bovary. Elle commet un crime non prémédité mais qui constitue une suite logique à son insatisfaction, et deviendra, plus tard, l’instrument de son émancipation. Consciente de sa supériorité à son entourage, elle vit un profond malaise et se sent terriblement seule. Anticléricale, elle ne trouve pas de consolation à ses angoisses dans la religion telle qu’elle a été ritualisée et formalisée par la société bourgeoisie hypocrite, qui a supplée à la religion un code moral qui l’arrange. Elle se livre alors à une quête narcissique de soi, insensible aux étreintes d’un mari répugnant et dépourvue de tout instinct maternel. Femme instruite, grande lectrice aux doigts jaunis par la nicotine, elle constitue une aberration dans la société bourgeoise. Etouffant dans cet espace provincial, mais surtout entre les « barreaux vivants d’une famille », elle se trouve de surcroît enfermée dans une prison linguistique car elle n’arrive pas à mettre des mots sur ses ressentis, d’autant plus qu’elle ne jouit pas d’une écoute bienveillante dans son entourage.
Il est dommage que Mauriac ait éprouvé le besoin d’écrire une suite à ce roman, dont la fin satisfait pourtant le lecteur. Une fin ouverte à l’image de la vie qui s’ouvre désormais devant l’héroïne.
Monstrueuse, Thérèse ne l’est pas ; détestable ? Oui, tout de même : jalouse de l’amour des autres, capable de détruire leur bonheur. Sauf que je ne peux m’empêche de me demander s’il s’agit là de son vrai visage ou d’une blessure si profonde qu’elle devient comme hors d’elle-même ; si les méfaits auxquels elle se livre ne sont pas une tentative de compensation, engendrée par le climat familial et social. Si enfin, cette impuissance d’aimer quelqu’un d’autre qu’elle-même ne résulte pas simplement d’un besoin cruel d’être aimée.