Simone de Beauvoir nous dresse un portrait tout en finesse d'une femme intellectuelle de renom et de nature très confiante, se retrouvant face à l'âge mûr, malgré elle ; et qui, au bout d'un moment, s'essouffle.
"Tragiquement ma vie se précipite."
Épouse d'un scientifique, André. Mère d'un fils unique, Philippe, prunelle de ses yeux, qui a pris son envol, loin des chemins qu'elle lui a tracés et ne correspondant plus aux aspirations qu'elle avait pour lui. Un fils, élevé dans la certitude de l'avoir mené vers le chemin désiré par lui, et pour lui.
"C'est moi qui ai façonné sa vie. Maintenant j'y assiste du dehors, en témoin distant. C'est le sort commun à toutes les mères."
Débute son bouillonnement intérieur qui fait suite à son refus d'accepter l'autre:
son partenaire (qui vieillit de son côté), son fils (qui n'était plus son "petit enfant"), les critiques (sur son dernier livre publié), soi (dans sa propre décadence).
C'est difficile de se repositionner socialement et affectivement dans cette vie qui lui échappe, petit à petit.
Cette femme se remet donc en cause, suite à l'effondrement de tout ce en quoi elle croit (l'amour, la jeunesse, le goût à la vie, le pouvoir de la création).
C'est surtout une remise en question de sa nouvelle dynamique mère-fils. Une femme, profondément bouleversée par les choix de vie de son fils, et qui se sent niée dans ce qu'elle croyait être sa légitimité de mère, refusant ces nouveaux liens qu'elle aura à tisser avec son fils, adulte.
La porte est ainsi ouverte à d'autres réflexions sur la vie de couple, les malentendus, les quiproquos, ses compétences intellectuelles, ses convictions, l'angoisse de vieillir...
Cette nouvelle est écrite avec une plume d'une fluidité désarçonnante ; par moments, l'écriture est tellement poétique que je me retrouve relisant des passages entiers par pure admiration esthétique. C'est vrai que ce qui fait que je m'investisse à fond dans ce récit est d'ordre personnel ; mais cela n'empêche pas que je vous le recommande vivement. C'est mon premier livre de Simone de Beauvoir, et ce ne sera certainement pas le dernier.
Passages préférés:
"Un couple qui continue parce qu'il a commencé, sans autre raison: était-ce cela que nous étions en train de devenir? [...] Nous nous étions mis à vivre à contretemps."
"Qu'était-ce qu'aimer, pour lui, aujourd'hui? Il tenait à moi comme à une vieille habitude mais je ne lui apportais plus aucune joie."
"Cet instant avait la douceur d'un souvenir et la gaieté d'une promesse."
"Que faire quand le monde s'est décoloré? Il ne reste qu'à tuer le temps."
"Reflets, échos, se renvoyant à l'infini: j'ai découvert la douceur d'avoir derrière moi un long passé. [...] Autrefois je me berçais de projets, de promesses ; maintenant, l'ombre des jours défunts veloute mes émotions, mes plaisirs."
"Je ne pourrais pas vivre sans écrire. [...] Enfant, adolescente, les livres m'ont sauvée du désespoir ; cela m'a persuadée que la culture est la plus haute des valeurs et je n'arrive pas à considérer cette conviction d'un oeil critique."
"Voilà le privilège de la littérature, ai-je dit. Les images se déforment, elles pâlissent. Les mots, on les emporte avec soi."
"M'accoutumerai-je à ce silence, à la sage coulée des jours que ne brisera plus aucun imprévu?"
"Je ne veux pas. Ils appellent l'indulgence, sagesse, cette inertie du coeur: c'est la mort qui s'installe en vous. Pas encore, pas maintenant."
"C'est agréable d'avoir derrière soi un long passé. [...] Il donne de l'épaisseur au présent."
"Ça ne rapproche pas, le téléphone, ça confirme les distances." .
"C'est vrai que l'histoire de l'humanité est belle, a dit André. C'est dommage que celle des hommes soit si triste."