Perdre la vue du jour au lendemain. Être plongé, non pas dans les ténèbres, mais dans une blancheur de lait, dans la lumière. Il est quand même symbolique que la cécité soit confondue avec la clarté, à croire que l'on n'atteint la véritable lucidité qu'en fermant les yeux. Volontairement ou non, ce n'est qu'un détail. C'est comme si l'écrivain cherchait à rendre la phrase de Saint-Exupéry « L'essentiel est invisible pour les yeux.» plus concrète que jamais.
Ce qui m'a d'abord interpellé dans ce roman, c'est le style indéniablement particulier de l'auteur, ces répliques entassées les unes sur les autres, sans retour à la ligne, sans ponctuation, un désordre visuel à l'image du chaos qui règne désormais sur le pays. Les aveugles confinés dans un asile sans eau, sans électricité, avec peu ou pas de nourriture, devront apprendre à cohabiter. Pas simple, et les conditions de vie atroces sont rendues par le registre scatologique, les scènes très graphiques de viol collectif, de meurtre, bref ça va loin dans l'abjection.
Les principaux personnages, au sort desquels le narrateur paraît s'intéresser particulièrement, finissent par former un semblant de famille, et il incombe à la femme du médecin de servir d'yeux à ce petit groupe. Elle est la seule à avoir été épargnée du mal blanc. La loyauté de cette femme à son époux, son obstination à aider autrui est rassurante: l'amour et la compassion, dernières traces d'humanité dans ces lieux immondes, existent malgré tout. Ces personnages ne sont jamais désignés par leurs noms, ce sont le médecin, la jeune fille aux lunettes teintées, le vieillard au bandeau noir... Par là commencé leur déshumanisation, à laquelle ils résisteront tant bien que mal.
Seul bémol: d'habitude, j'aime les fins heureuses, pourtant, j'ai trouvé celle-ci un peu parachutée. Que tout le monde récupère la vue, tout d'un coup, inexplicablement, me semble incohérent avec le désespoir caractérisant l'intégralité du roman. J'aurais aimé que ça se termine mal, tout comme ça a commencé.